Arizona Dream. Emir Kusturica.

Publié le par Peggy Saule

Arizona Dream

 

  

 

Année : 1993

Durée : 140mn

Langue : Anglais

Scénario : David Atkins et Emir Kusturica

Musique : Goran Bregović

Directeur photo : Vilko Filać

Récompenses : Ours d’Argent et Prix Spécial du Jury au Festival de Berlin en 1993, Prix du Public au Festival de Varsovie en 1994.

  

Synopsis :

 

Depuis qu’il est installé à New-York, Axel Blackmar (orphelin recueilli et élevé par son oncle Léo) a tourné le dos à son passé. Il a trouvé un certain équilibre en travaillant pour le département Pêche et Chasse. Mais son oncle Léo, qui se marie, le rappelle auprès de lui en Arizona. Là, Axel va devenir le jouet des rêves de deux femmes, Elaine et Grace, aussi torturées qu’irrésistibles, de ceux de son oncle Léo qui veut lui céder son magasin de Cadillac, mais peut-être aussi des siens…

 

Personnages principaux :

 

Axel Blackmar (Johnny Depp) : Ses parents ont été victimes d’un accident de voiture lorsqu’il était encore enfant. Rêveur et instable. Il adore l’odeur d’eau de cologne « bon marché » de son oncle. Rêve de partir en Alaska.

Elaine Stalker (Faye Dunaway) : Hystérique, colérique et autoritaire. Belle-mère de Grace et maîtresse d’Axel. Rêve de voler jusqu’en Papouasie.

Léo Sweetie (Jerry Lewis) : Voit la vie en rose : il s’habille en rose, décore sa maison en rose, vend des Cadillac roses. Se marie avec Milly, jeune fille d’environ quarante ans sa cadette.

Grace Stalker (Lily Taylor) : Belle-fille d’Elaine qu’elle déteste. Névrosée et morbide. Fait un élevage de tortues de terre et joue à la roulette russe. Est amoureuse d’Axel.

Paul Léger (Vincent Gallo) : Ami d’Axel et acteur raté : il connaît par cœur les répliques des séquences de films célèbres, mais n’est pris à aucun casting. Est amoureux d’Elaine.

Milly Sweetie (Paulina Porizkova) : Naïve et émotive. Elle épouse Léo et devient la tante d’Axel. Pourtant, la dernière séquence prévue par Kusturica était le mariage d’Axel avec Milly. Il s’agissait d’un plan-séquence d’une douzaine de minutes. Mais l’équipe de la Warner a été choquée de découvrir dans les rushes que le héros se soûle à son mariage : la séquence n’a finalement pas trouvé sa place au montage…

 

Analyse de la séquence du vol en tandem :

 

Après avoir passé des jours à tenter de construire un engin hypothétiquement capable de voler, ça y est, le tandem d’Axel est enfin terminé. Il ne reste plus qu’à l’essayer. Aussi anxieux qu’excités, Axel et Elaine se préparent à conquérir l’espace aérien. Après un envol exaltant, la chute – due au morcellement de l’engin volant – est inévitable. Le voyage du couple se termine dans les branches d’un arbre providentiel.

Cette séquence du vol en tandem appartient dans un premier temps au registre humoristique : après tant de labeurs et d’acharnements de la part d’Axel dans la construction de l’engin, voilà à quoi cela aboutit : une chute dans un arbre ! Mais derrière la première impression de cette tendre mésaventure, se cache une signification plus sombre et plus profonde. En effet, cette séquence apparaît comme la concrétisation des rêves d’Axel et d’Elaine : s’envoler pour une autre contrée (en Alaska pour Axel, en Papouasie pour Elaine). Il s’agit pour les deux amants d’inaugurer à cet instant le début d’une nouvelle vie vers un ailleurs qui semble toujours meilleur que le présent réel. Or, en fait, cette séquence est un moment charnière du film. Au lieu d’être le début d’une nouvelle vie ensemble, c’est une fin qui s’annonce : la fin de la passion des deux amants, la fin du rêve, la fin du désir commun de s’envoler, la fin du désir. Cette séquence marque la limite entre le rêve et la réalité. Le rêve est toujours exaltant et euphorisant tant qu’il appartient au domaine du rêve car l’on sait que toutes nos fantaisies y trouveront place ; notre liberté est totale. Mais lorsque le rêve s’autorise à rejoindre le domaine du réel, il devient beaucoup moins exaltant car la réalité n’est jamais à la hauteur de notre imagination. Si le rêve devient possible, alors il s’effondre de lui-même.

 

Pour dire l’intrication complexe et néanmoins nécessaire du rêve et de la réalité, Kusturica fait référence au mythe de Dédale et Icare. Le rêve d’envol d’Elaine n’est-il pas implicitement le même que celui d’Icare : voler comme un oiseau, transgresser l’espace réservé aux immortels, survoler l’homme et sa finitude ? Il y a d’abord une grande similitude narrative entre le mythe fondateur et la séquence du vol en tandem : confection des ailes pour Dédale et Icare, construction du tandem pour Axel et Elaine ; l’envol ; le vol et le vertige d’une liberté « à porté de main » ; la chute. Mais la différence entre l’un et l’autre, entre le mythe et le film de Kusturica, consiste dans l’épilogue, c'est-à-dire la chute. Le vol d’Icare trouve certes une issue fatale, sa chute tragique dans la mer montre combien l’homme est petit par rapport à la Nature et combien sa finitude réduit ses possibilités d’exploration. Néanmoins, cette chute peut être considérée comme une victoire, celle des hommes sur eux-mêmes. Si l’homme ne peut se mesurer aux puissances divines, il peut lutter en vue de son propre dépassement. Si le jeune Icare a fait preuve d’une impétueuse témérité, s’il s’est laissé griser par la hauteur en se rapprochant trop près du Soleil, c’est certainement parce que sa transgression témoigne de l’audace des hommes de vouloir repousser toujours plus loin leurs limites. Tandis que pour Elaine – qui ne voit dans le plaisir de l’évasion qu’un refuge inconscient dans l’imaginaire – la chute violente mais non fatale, ne signifie pas la victoire de la vie sur la mort. C’est au contraire un anéantissement : l’anéantissement de son rêve et avec lui de son être tout entier. Non seulement un rêve s’il devient possible perd de sa saveur, mais en plus, si la réalisation du rêve est vouée à l’échec, alors l’être est condamné à se renfermer dans une réalité non satisfaisante sans aucune possibilité d’échappatoire. Après cette douloureuse expérience, Elaine reste prostrée sur son rocking-chair. Elle se balance, les yeux dans le vague. Elle n’est pas là, elle n’est plus là. Non pas qu’elle se soit échappée dans une nouvelle rêverie, non, si elle n’est plus là c’est qu’elle a perdu – à jamais – une partie de son être. En réalisant son rêve, le rêve s’éteint, mais lorsque le rêve échoue, c’est l’être tout entier qui se perd. Elle devient un être sans âme qui erre, tel un funambule, dans la vie réelle.

 

La référence mythologique sème encore un peu plus le trouble dans l’enchâssement qui caractérise déjà les liens entre le rêve et l’imaginaire. Un réel sans rêve est morne et triste, mais un rêve qui s’ouvre à la réalité perd sa fraîcheur et sa liberté. Kusturica s’engouffre dans une subtile composition esthétique où rêve et réalité perdent leurs limites formelles pour se fondre dans l’indistinction. C’est le « désimaginaire » de Kusturica.

Publié dans Kusturica

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