Chat noir, chat blanc. Emir Kusturica.

Publié le par Peggy Saule

 

Chat noir, chat blanc.

 

 

Année : 1998

Titre original : Crna mačka, beli mačor

Durée : 130mn

Langue : serbe et rromani

Scénario : Gordan Mihić et Emir Kusturica

Musique : No Smoking Orchestra

Directeur de la photo: Thierry Arbogast et Michel Amathieu

Récompenses : Petit Lion d’Or, Lion d’Argent du meilleur réalisateur et Prix Laterna Magica au Festival de Venise (1998).

 

Synopsis :

 

Après avoir juré, en 1995, vouloir arrêter le cinéma suite aux virulentes critiques qui ont entourées le film Underground, Emir Kusturica, emporté par sa passion du cinéma, revient en 1998, avec un film dit plus léger et drôle, Chat noir, chat blanc. Ce film est une intrusion cinématographique dans la communauté gitane. L’histoire narrative du film est plus légère et plus libre que dans les autres films de Kusturica. Le contexte politique y est éludé. Plutôt qu’une seule histoire, Chat noir, chat blanc est la rencontre de plusieurs personnages, de plusieurs histoires individuelles formant une histoire communautaire. On suit donc plusieurs tranches de vie, comme des regards croisés autour du pôle attractif et commercial de la région : le Danube.

 

Personnages principaux :

 

Matko Destanov (Bajram Severdžan) : Petit trafiquant qui vit du trafic fluvial d’avec les russes, des magouilles de vente et revente de matériel en tout genre.

Zare Destanov (Florijan Ajdini) : Fils de Matko ; promis à Coccinelle mais amoureux d’Ida ; rêve de partir sur un bateau de croisière.

Zarije Destanov (Zabit Memedov) : Père de Matko et grand-père de Zare ; malade du foie car il boit trop ; très complice avec son petit-fils ; il a vendu sa cimenterie et caché l’argent dans son vieil accordéon qu’il donne en cadeau de mariage à Zare.

Dadan (Srdjan Todorović) : Gangster qui a fait fortune ; vit du trafic de drogues et d’armes ; veut marier sa sœur cadette et naine Aphrodite.

Aphrodite (Salija Ibraimova) : Surnommée Coccinelle à cause de sa petite taille ; recherche le prince charmant dont elle a tant rêvé et qu’elle est sure de reconnaître au premier regard. Tombe amoureuse de Grga junior.

Grga Pitić (Sabri Sulejmani) : Meilleur ami de Zarije Destanov ; gitan richissime et propriétaire d’une fabrique de whisky contrefait ; très malade et infirme ; veut à tout prix marier son petit-fils Grga Junior avant de décéder, il répète inlassablement la dernière phrase de son film préféré Casablanca « This is the beginning of a wonderful friendship », ce sera d’ailleurs la dernière phrase du film Chat noir, chat blanc.

Grga Veliki (Jasar Destani) : Petit fils de Grga Pitić ; surnommé Graga Pitić junior ; recherche l’âme sœur et refuse de se marier avec la première femme venue, même pour honorer la promesse faite à son grand-père, promesse de se marier rapidement.

Šujka (Ljubica Adžović) : Propriétaire d’un petit bar-restaurant ; elle organise soirées cabaret et mariage ; elle veut marier sa petite fille Ida avec Dadan contre la somme de dix-sept mille marks.

Ida (Branka Katić) : Adolescente farfelue et malicieuse ; elle refuse d’épouser Dadan car elle est amoureuse de Zare.

Prêtre (Miki Manojlović) : Célèbre le premier faux mariage entre Zare et Coccinelle puis les vrais mariages heureux entre Coccinelle et Grga junior, et Zare et Ida ; il lit le registre des décès au lieu de lire celui des mariages ; il dissimule dans sa serviette seringue et drogues.

 

Analyse du titre du film :

 

 Au milieu de tous ces personnages rocambolesques et de toutes ces histoires qui s’entrecroisent, ce film nous entraîne dans un tourbillon visuel et sonore, laissant place à un espace délirant ou l’imagination se mêle joyeusement à l’hystérie collective. Au milieu de toute cette loufoque cacophonie, deux chats, un noir et un blanc, se dissimulent dans de nombreux plans. Sur une barque, derrière une fenêtre ou sur le toit, ces deux chats sont présents tout au long du film, comme un fil conducteur, comme les témoins amusés des tribulations extravagantes des hommes. Comme si ces deux petites bêtes inséparables étaient toujours là, quelque part, dissimulées dans un plan, comme si elles surveillaient et jaugeaient les hommes et leurs actions, comme si elles tiraient les ficelles d’un jeu scénaristique bien orchestré. Entre prémonition et présage, entre ombre et divinité, le chat est cet animal mystérieux et quasi-magique qui semble stigmatiser la dualité et la complexité de la nature humaine. La mise en scène d’un chat noir et d’un chat blanc me semble être la métaphore du tiraillement des hommes entre la raison et la passion, non pas comme l’image d’un démon noir et d’un ange blanc qui séjourneraient en chacun de nous, mais bien plus comme l’affirmation de l’existence nécessaire et simultanée d’un Principe noir et d’un Principe blanc. Si le noir, à partir des théories newtoniennes, est cette non-couleur qui absorbe ou éteint toutes les autres couleurs, le blanc, à l’inverse, est la combinaison optique de tous les rayons du spectre. Ainsi, le Principe noir serait celui de la profondeur, de la rigueur classique, de l’ordre et de la mesure alors que de l’autre côté, le Principe blanc serait celui de la libération des énergies, du bouillonnement sensoriel et de l’explosion des passions. La double figure allégorique d’un chat noir et d’un chat blanc marque l’inéluctable conflit des hommes déchirés entre la raison et l’émotion, entre le respect des lois communautaires et la libération de soi, entre la soumission au pouvoir politique et la révolution, entre obéissance et libre arbitre. Les secrets de l’âme tzigane et de l’histoire tumultueuse des pays balkaniques se trouvent enfouis, ici, sous l’emblème d’un chat noir et d’un chat blanc.

 

Publié dans Kusturica

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