Guernica d'Emir Kusturica

Publié le par Peggy Saule

Guernica.

 

 

Année : 1978

Durée : 25mn (version originale), 18mn (version DVD)

Langue : Tchèque

Scénario : Pavel Sykora et Emir Kusturica

Directeur photo : Emir Kusturica (noir et blanc)

Récompenses (Film de fin d’étude) : Prix du meilleur film étudiant aux Rencontres de Prague en 1977, Premier prix au festival du film étudiant de Karlovy-Vary en 1978.

 

Synopsis :

Au moment où le nazisme impose aux juifs de porter l’étoile de David, les parents du jeune Roger doivent subir un examen physique qui confirmera leur judéité. Roger s’interroge sur les raisons de cet examen et son père de lui expliquer que les juifs appartiennent à un club : celui des « gros nez crochus ». Resté seul chez lui pendant que ses parents sont partis se faire ausculter, Roger regarde les photos de ses ancêtres accrochés au mur, il s’en saisit et découpe minutieusement tous les nez pour reconstituer un portrait de famille aux visages mutilés, rappelant les déformations corporelles du Guernica de Picasso.

 

Personnages principaux :

 

Roger (Karel Augusta) :  fasciné par Guernica de Picasso. Tente de comprendre les distinctions sémites et « répare » les nez crochus de ses aïeux.

Le père, Eric (Borik Prochăzka) :  fait découvrir l’art à son fils. Tente de donner une justification aux différences raciales.

La mère (Hana Smrckovà) : tente de cacher l’existence de son fils aux autorités nazies.

 

Analyse de la séquence centrale « l’instant poïétique » :

 

Eric. Nous sommes juifs, tu comprends ? Une race impure et inférieure.

Roger.            C’est quoi ? Pourquoi ?

Eric. On a un gros nez crochu. C’est la pire honte aujourd’hui. Demain, ce sera au tour des grandes oreilles et des pieds plats.

 

Roger, qui se retrouve seul dans l’appartement, semble pensif. Quelque peu désoeuvré, il décide de mettre de la musique et de s’assoupir dans le fauteuil du salon. Bien au chaud, sous une couverture, il plonge dans un état de somnolence. Pas vraiment endormi, il songe. Pas vraiment réveillé, les paroles de son père semblent résonner en lui. Il est dans un état de méditation presque inconsciente. Solitude, musique douce et somnolence, Roger est plongé dans une atmosphère qui semble propice à la création. C’est comme si Roger avait besoin de se mettre dans des conditions spéciales, comme si son esprit devait être dans des dispositions particulières qui lui permettraient de créer. Dispositions pendant lesquelles il semble mûrir les paroles de son père. C'est-à-dire qu’avant même que Roger ne s’installe pour entreprendre le nouveau portrait de famille, il semble qu’il ait besoin d’un temps particulier, propre et unique, un moment qui serait une sorte de maturation de l’idée à mettre en œuvre. Tout ceci semble inconscient chez l’enfant, ou tout du moins instinctif. Il n’a pas décidé de créer quoi que ce soit. La justification de sa différence physique n’est pas un motif de création, ce n’est pas un sujet qu’il ruminerait afin d’en trouver une expression artistique. Le cheminement est inversé chez le jeune artiste : les paroles de son père font écho en lui et soulèvent des interrogations. Il les intègre en lui, il les médite. Ce temps de solitude et de maturation le pousse à les transformer en acte de création.

L’enfant est poussé par un certain besoin de créer, un besoin de transformer une réalité incompréhensible en une interprétation artistique. Cette nécessité de créer est instinctive et incontrôlable. En ceci, le jeune Roger semble avoir un tempérament d’artiste, c'est-à-dire, la faculté d’emmagasiner des éléments du réel et de les traduire sous forme artistique. Lorsque Roger se réveille de sa torpeur lancinante, lorsque soudain il ouvre les yeux et regarde le portrait de son grand-père barbu, lorsqu’il se lève pour décrocher le tableau, et lorsqu’il étale tous les cadres de ses aïeux les uns à côté des autres sur la table, alors, à ce moment là, le salon familial et en particulier la table centrale devient l’atelier de la mise en œuvre de ses rêveries surréalistes. Roger s’installe sur une chaise et se met au travail : il regarde les têtes figées des membres de sa famille, il les ausculte comme les médecins auscultent, au même moment, ses parents. Il isole les figures et ne s’intéresse qu’aux parties internes des visages. Les yeux, les oreilles, le nez. Il fragmente les visages comme autant d’éléments interchangeables entre eux. Il découpe un nez, puis un autre, jusqu’à ce que tous les visages soient privés de leur indice de vilénie. Après une première phase de découpage et de déstructuration des visages, Roger se met à recomposer la photo de famille défigurée. Les fragments d’images photographiques sont remontés ensemble, dans un nouvel ordre, un ordre à la fois irrationnel et subjectif. 

L’instant poïétique consiste en la lacération de ses ancêtres avec son cutter. Ce sont les morceaux de corps qui couvrent la table. Ce sont les ratés, les petits bouts de photographie qui dépassent, les angles qu’il faut arrondir, les courbes qu’il faut aiguiser. Il manipule le papier photographique avec une telle habileté et précaution qu’on dirait que se joue, entre ses doigts, l’histoire d’un peuple.

Le travail du jeune garçon consiste en la transformation du portrait de sa famille en un portrait surréaliste. Le nouvel assemblage de morceaux photographiques collés les uns sur les autres s’inscrit dans le courant artistique du photomontage. L’œuvre du jeune créateur rassemble les préoccupations formelles et eidétiques du postulat dadaïste. La question de la déstructuration de l’espace ainsi que la dénonciation de l’abomination nazie parcourent le nouveau tableau Guernica. Or, le jeune garçon est totalement ignorant de la portée surréaliste de son œuvre. On a même l’impression que si Roger n’a pas été guidé par quelque divination, il n’en demeure pas moins le messager de l’Histoire de l’Humanité.

Publié dans Kusturica

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