La vie est un miracle. Emir Kusturica.

Publié le par Peggy Saule

La vie est un miracle 

 

 

Année : 2004

Titre original : Zivot Je Cudo

Durée : 152 mn (version cinéma), 300 mn (version longue)

Langue : Serbe

Scénario : Ranko Bozić et Emir Kusturica

Musique : No Smoking Orchestra

Directeur de la photo : Michel Amathieu

Récompenses : Prix de l’Education Nationale au Festival de Cannes en 2004, César du meilleur film de l’Union Européenne en 2005.

 

 

Synopsis :

 

1992. Luka et sa famille sont venus s’installer dans un village bosniaque au milieu de nulle part afin d’y construire une ligne de chemin de fer qui transformera la région en haut lieu touristique. La guerre est imminente mais Luka refuse d’y croire. Sa vie bascule quand le conflit éclate : Jadranka disparaît aux bras d’un musicien, tandis que Milos est appelé sous les drapeaux. Milos est fait prisonnier et les militaires confient à Luka la garde de Sabaha, otage musulmane. Très vite, il tombe amoureux de la jeune femme destinée pourtant à être échangée contre son fils…

 

Personnages principaux :

 

Luka (Slavko Štimac) : Epoux de Jadranka et père de Milos, mais tombe amoureux de Sabaha. Ingénieur qui a la charge de surveiller l’avancée des travaux de la ligne du chemin de fer. Optimiste, il reste aveugle aux rumeurs de guerres les plus persistantes. Joue aux échecs.

Sabaha (Nataša Šolak) : Jeune infirmière musulmane, fille d’un haut fonctionnaire. Otage de Luka dont elle tombe amoureuse. A peur des souris.

Jadranka (Vesna Trivalić) : Femme de Luka. Chanteuse d’opéra dépressive. Quitte le domicile conjugal pour s’enfuir avec un musicien hongrois. Est internée pour démence.

Milos (Vuk Kostić) : Fils de Luka et Jadranka. Veut devenir footballeur professionnel et est accepté au Club du Partisan Belgrade au moment même où la guerre éclate et qu’il est appelé sous les drapeaux. 

Capitaine Aleksić (Stribor Kusturica) : Militaire rustre. Ami de Luka à qui il cache l’imminence de la guerre.

Veljo (Aleksandar Berček) : Facteur. Est stoppé par l’ânesse qui pleure sur la voie ferrée. Porteur essentiellement de mauvaises nouvelles (annonce la mort des habitants du village, prévient de l’imminence de la guerre, annonce le retour de Jadranka lorsque Luka est avec Sabaha). Adore jouer aux échecs avec Luka.

Vujan (Obrad Durović) : Croque-mort du village. Transporte les cercueils sur le dos de son ânesse. Recueille Luka et Sabaha pendant quelques jours chez lui, dans sa maison isolée au cœur des montagnes.

Nada ( Mirjana Karanović) : Tante de Milos. Veuve non-éplorée du Président. Court les aventures sans lendemain.

Le musicien hongrois (Nelle Karajlić) : Trompettiste. Flirte avec Jadranka lors de la fête organisée pour le départ de Milos à la guerre.

 

Analyse de l’avant dernière séquence « le pont » :

 

La fin du film s’annonce comme prévue : Sabaha, la jeune infirmière musulmane serbe, va servir de monnaie d’échange contre Milos, le fils de Luka. L’échange se fait dans un lieu « neutre » : un pont. Tout se passe comme prévu, sauf que, contre toute attente, Luka et Sabaha sont tombés amoureux l’un de l’autre. Si bien que les retrouvailles tant attendues avec Milos seront, pour Luka, mêlées au déchirement de devoir dire adieu à Sabaha avec qui il a vécu un amour passionnel.

Cette séquence est l’avant-dernière du film et s’annonce déjà comme un bilan du film. Mais bien au-delà d’une simple conclusion qui viserait à montrer ce que sont devenus les personnages après tant de péripéties et de rebondissements, cette séquence est l’expression d’un point de vue du cinéaste sur l’Histoire et la guerre. Kusturica livre, en filigrane, un point de vue humaniste et a-politique (peut-être pour contre carrer les attaques qu’il a reçues à propos de son film Underground) qui se matérialise dans la figure métaphorique du pont. Pourquoi l’échange a-t-il lieu sur un pont ? Quelle en est la dimension symbolique ?

Dans sa fonction première, le pont sert à réunifier deux rives, à raccourcir le chemin (trop long) que suppose le détour d’une rivière. Le pont est un passage de bois, de pierre, de fer, qui rapproche les individus séparés par une frontière fluviale, il facilite les échanges et le commerce. Bref, le pont est une construction humaine qui, en outrepassant l’obstacle naturel des rivières, permet aux populations de s’unir.

Or, dans le film de Kusturica, le pont a une double fonction contradictoire : celle de réunir les individus (retrouvailles de Milos avec Luka et Jadranka), mais aussi celle de séparer (amour impossible entre Luka et Sabaha). Ici, le pont n’est pas seulement un passage entre deux rives, il n’est pas non plus le témoin silencieux des événements quotidiens qui se déroulent à proximité de lui ou même sur lui[1]. Le pont de La vie est un miracle est un personnage à lui tout seul. Dans cette séquence, le pont est acteur : c’est lui qui réunit ou qui sépare les gens. L’existence même du pont suppose de faire un choix : on ne peut pas rester au milieu du pont, il faut choisir sa rive, c'est-à-dire, dans le contexte politique du film, qu’il faut choisir son camp. Le pont engage l’identité nationale : bosniaque d’un côté (Luka, Milos, Jadranka), serbe de l’autre (Sabaha).

 Ainsi, le pont n’est pas un passage mais bel et bien une frontière sur laquelle se joue le théâtre de l’Amour et de la Cruauté. Ici, le pont témoigne de l’absurdité des hommes qui construisent des ponts pour se séparer. A l’ambition – idéale – que tous les peuples peuvent se rapprocher les uns des autres et fraterniser, Kusturica substitue l’idée finale de l’absurdité de la guerre.



[1] Comme dans le roman d’Ivo ANDRIC. Le pont sur la Drina. Paris : Belfond, 1994, dans lequel l’auteur considère le pont comme un véritable lieu de vie.

Publié dans Kusturica

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