Le temps des gitans. Emir Kusturica

Publié le par Peggy Saule

  

Le temps des Gitans

  

 

Année : 1988

Titre original : Dom za vešanje

Durée : 140mn (version officielle cinéma)

Langue : rromani

Scénario : Goran Mihić et Emir Kusturica

Musique : Goran Bregović

Directeur de la photo : Vilko Filać

Récompenses : Prix de la mise en scène et du meilleur réalisateur au festival de Cannes (1989) ; meilleur film étranger aux Guldbagge Awards (Suède, 1991).

 

Synopsis :

Si le Temps des gitans est :

« un vrai drame qui pérennise la souffrance et l’errance du peuple Rom, sans perdre de vue l’énorme force vitale qui s’en dégage et le charme inhérent à sa musique et à ses traditions » tel que le dira Jean-Max Méjean[1],

il n’en demeure pas moins que nous suivons l’itinéraire particulier de Perhan, un adolescent au cœur de la tourmente. Entre la pauvreté, le déracinement, la maladie et les amours perdus, comment un jeune rom peut-il trouver sa place dans une société si hostile à la beauté des rêves d’enfants ? C’est un film initiatique qui emmènera Perhan sur les chemins de l’ombre et de la désillusion, tout en montrant bien que chacun est responsable de son propre anéantissement.

 

Personnages principaux :

Perhan (Davor Dujmović) : Jeune rom orphelin, recueilli et élevé par sa grand-mère Hatidza à Skopje ; il joue de l’accordéon et hypnotise son dindon ; amoureux d’Azra.

Hatidza (Ljubica Adžović) : Grand-mère de Perhan et de Danira qu’elle élève; mère de Merdzan qu’elle héberge; a des pouvoirs de guérisseuse.  

Danira (Elvira Sali) : Sœur cadette de Perhan ; a une jambe boiteuse.

Merdzan (Husnija Hasimović) : Oncle de Perhan; cavaleur et joueur invétéré ; accumule les dettes de jeux et réclame sans cesse de l’argent à sa vielle mère, fait cuire le dindon de Perhan.

Ahmed (Bora Todorović) : Surnommé “le Cheik”; mafieux qui vit à Milan où il est le chef d’un gang d’enfants entraînés au vol et à la mendicité ; il enrôlera Perhan dans ses trafics.

Azra (Sinolicka Trpkova) : Jeune voisine de Perhan dont elle est amoureuse ; elle trépassera dans les bras de Perhan en donnant la vie à leur petit garçon.

Zabit (Zabit Memedov) : Voisin et occasionnellement amant d’Hatidza ; joue de l’accordéon ; sauve Perhan d’une pendaison.

 

Analyse de la séquence de « l’Ederlezi » :

 

L’Ederlezi est le nom tzigane de la Saint-Georges. La dimension symbolique de cette séquence constitue un tournant dans la vie de Perhan. Il y a un avant et un après Ederlezi. La beauté de cette séquence mêle subtilement les traditions populaires et religieuses que représente cette fête au passage symbolique de l’enfance à la vie d’adulte. L’Ederlezi est le point de départ de l’étrange mutation d’un enfant timide, naïf et rêveur en un homme autoritaire et désabusé.

Perhan s’envole dans les airs avec son dindon ; il s’immerge dans l’eau du fleuve comme s’il s’agissait du rite des bains purificateurs ou comme s’il s’agissait d’un baptême. Il réalise son rêve d’amour avec Azra en partageant l’étreinte charnelle au fond d’une barque qui vogue sur l’eau.

 

Mais pourquoi cette séquence si poétique, qui semble remplie de bonheurs, est-elle si triste et si mélancolique ? Pourquoi Kusturica a-t-il choisi la référence de la Saint Georges pour inaugurer le renversement de la vie de Perhan ? Les traditions balkaniques de l’Ederlezi donnent une profonde dimension tragique à la destinée de Perhan.

Ederlezi se fête le 23 Avril et se célèbre usuellement le 6 Mai[2]. Le nom Ederlezi vient du turc Hidirellez, qui est la combinaison des noms de deux prophètes : Hizir et Ilyas. Selon les croyances anatoliennes, Hizir, protecteur des plantes et des gens pauvres, et Ilyas, protecteur des eaux et des animaux, auraient bu l’eau de l’immortalité. Ils se seraient fait la promesse de se revoir chaque année, dans la nuit du 5 eu 6 Mai, pour redonner santé, richesse et bonne fortune aux peuples. Aujourd’hui, l’Ederlezi symbolise le renouveau de la Nature et avec lui l’arrivée du Printemps. C’est l’occasion pour les peuples balkaniques de formuler des vœux qui seront honorés cette nuit là, et de se réunir autour de grands pique-niques. A ces festivités populaires s’associe la dimension chrétienne du jour de la Saint-Georges. Saint-Georges est surnommé le « grand martyr », il est le saint patron des cavaliers, archers et soldats et fut loué pour sa bravoure et ses convictions. On dit qu’un jour, près de la ville de Silène, en Lybie, il combattit un dragon qui retenait prisonnière l’unique fille du roi. En délivrant la jeune fille et avant de tuer le monstre, il fit promettre aux habitants de la ville de se faire baptiser. Dans un monde oriental divisé entre musulmans et chrétiens, et devant son refus d’apostasier, l’Empereur Dioclétien le fit torturer. Une série de supplices, tous miraculeusement guéris, se succédèrent jusqu’à ce que Dioclétien ordonne la décapitation de Georges le 23 Avril 303.

Je vois ici, dans le film de Kusturica,  un écho, entre la légende de Georges et la destinée de Perhan. A l’instar de Georges contre le dragon, Perhan ne veut-il pas sauver Azra de sa condition misérable et de l’autorité de sa mère ? Le refus de soumission de Perhan au Cheik ne serait-il pas une référence au refus d’apostasier de Georges ? Et alors que Georges défend ses engagements envers son dieu, Perhan ne veut-il pas croire en ses rêves, défendre et honorer ses idéaux : soigner sa sœur, se marier avec Azra et avoir une grande maison pour héberger toute sa famille ? En voulant sauver les siens, Perhan court pourtant inéluctablement vers sa propre perte, dans un destin qui ne lui appartient déjà plus. L’Ederlezi est-il une légende, une tradition ou bien le présage d’une funeste destinée ?

 

 



[1]Jean-Max Méjean. Emir Kusturica. Rome : Gremese, 2007. p. 35.

[2] L’église orthodoxe se fonde sur le calendrier julien, alors que les rites festifs prennent en compte le calendrier grégorien.

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