Papa est en voyage d'affaire. Emir Kusturica

Publié le par Peggy Saule

 

Année : 1985

Titre original : Otac na slujbenom putu

Durée : 135 mn

Langue : Serbo-croate

Scénario : Abdullah Sidran

Musique : Zoran Simjanović

Directeur de la photo : Vilko Filać

Récompenses : Palme d’Or à l’unanimité et pris FIPRESCI au Festival de Cannes en 1985 ; Grande Arène d’Or (meilleur film), meilleur acteur (Miki Manojlović), meilleure actrice (Mirjana Karanović), meilleur scénario (Abdullah Sidran) au Festival de Pula en 1985.

 

Synopsis :

En 1950, Malik est un jeune garçon de six ans qui grandit à Sarajevo au moment de la rupture politique entre Tito et Staline. A l’issue d’une réunion familiale (pour fêter la circoncision de Malik et de son frère Mirza) Sena, la mère, apprend à ses fils que Mesa, leur père, doit s’absenter pour un long « voyage d’affaires ». Malik, ce petit garçon que Sena veut protéger d’une vérité cruelle (c’est en réalité dans un camp de travaux forcés que Mesa est envoyé) est en fait le narrateur omniscient du film : il est moins naïf que sa mère veut bien le croire. Malik est témoin de toutes les frivolités de son père, et semble beaucoup plus au courant des relations qui se jouent entre les membres de sa famille que Sena elle-même.

 

Personnages principaux :

Malik Malkoc (Moreno Debartoli) : Né le 2 Novembre 1944, mais sa mère a déclaré sa naissance trois jours plus tôt le 29 Octobre pour obtenir un supplément pour le mois d’octobre, nécessaire en temps de guerre. Tombe amoureux de Masa, petite voisine atteinte d’une maladie incurable. Profite de son « statut » de somnambule pour empêcher les retrouvailles intimes entre Mesa et Sena, ou bien pour rejoindre Masa en pleine nuit.

Mehmed Malkoc dit Mesa (Miki Manojlović) : Père de Malik et Mirza. Mari de Sena qu’il trompe avec sa belle-sœur Ankica. Sa réticence face à un dessin caricatural mettant en évidence la rivalité entre Tito et Staline suffira à le faire envoyé dans un camp de travaux forcés. 

Sena Malkoc (Mirjana Karanović) : Mère de Malik et Mirza. Femme de Mesa. Depuis le départ de son mari, elle n’arrête pas de coudre, même la nuit. Cherche à comprendre las raisons de la déportation de Mesa auprès de son frère Zijo et sa nouvelle épouse Ankica.

Mirza Malkoc (Davor Dujmović) : Frère aîné de Malik. Passionné de cinéma. Joue de l’accordéon. c’est lui qui trouve une solution astucieuse au somnambulisme de son frère en lui accrochant un clochette au bout du pied.

Ankica (Mira Furlan) : Maîtresse et belle-sœur de Mesa. Pour se venger de Mesa qui refuse de quitter Sena, c’est elle qui est à l’origine du départ de Mesa en racontant à Zijo, son futur mari, les commentaires pro-marxiste de Mesa à propos de la caricature du journal. Professeur de gymnastique. Lors d’un spectacle aérien, c’est elle, aux commandes de l’avion, qui fait la démonstration de vol.

Zijo (Mustafa Nadarević) : Frère aîné de Sena. Fait partit des officiels de la ville, et profite de sa place pour se débarrasser de son rival amoureux en envoyant Mesa aux travaux forcés. Il épouse Ankica pendant l’absence de Mesa.  

Fahro (Predag Laković) : Frère cadet de Sena. Soldat. Profite d’une permission pour rendre visite à sa sœur et la réconforte en lui apporter une lettre de Mesa. Son mariage, à la fin du film, est l’occasion de réunir cette famille qui s’est tant déchirée.

 

Analyse de l’épigraphe du film « un film historique et d’amour » :

 

Sur l’incipit du film, après le titre du film Kusturica a ajouté l’épigraphe « un film historique et d’amour ». Pourquoi a-t-il rajouté cette précision ? Peut-être pour dire que pour lui l’Histoire et l’Amour sont inexorablement liés l’un à l’autre. L’Histoire, et en l’occurrence ici l’histoire politique, se mêle aux histoires d’amour, aux histoires de famille. Ce « film historique » ne raconte pas les événements qui marquent l’Histoire : c’est davantage le récit d’histoires sentimentales et familiales ébranlées par l’histoire socio-politique. Mais comment l’Histoire et l’Amour s’entremêlent-ils du point de vue du cinéaste ?

L’enchâssement des histoires sentimentales et des histoires politiques est ce qui noue la relation entre Mesa et son beau-frère Zijo : la rivalité amoureuse des deux hommes (au sujet d’Ankica, maîtresse de Mesa dont la jeune femme est follement amoureuse et de qui Zijo est épris de son côté) se traduit par un duel d’opinion politique duquel Zijo sortira vainqueur en parvenant à expulser Mesa dans un camp de travaux forcés. En accusant son beau-frère de délation, Zijo réussi à se débarrasser de son rival. Il profitera même de l’absence de Mesa et de la solitude d’Ankica pour épouser la belle. Mais la vengeance de Mesa se fera dans la dernière séquence : pendant le mariage de Fahro, alors qu’il essaye de faire se réconcilier Zijo et Sena, il s’échappe dans la cave avec Ankica à qui il fait l’amour sauvagement. Malik qui perd son ballon de foot sous la fenêtre de la cave sera témoin des frivolités de son père. Les histoires sentimentales des deux hommes sont à l’initiative de l’expulsion de Mesa, « remède efficace » du régime en place pour lutter contre les opposants. Cette décision de Zijo aura comme première conséquence sa mauvaise entente avec sa sœur. La seconde conséquence sera la vengeance de Mesa qui fera de son beau-frère un mari trompé. Ainsi les histoires d’amour influencent l’histoire politique et inversement.

Amour et Histoire : c’est bel et bien la même chose. L’un et l’autre ne sont que le fruit de l’alternance entre haine et passion, entre douces promesses et hypocrisie, entre trahisons et croyances. Croyances en un avenir meilleur ou croyance en la fidélité : autant de promesses contrariées dans le film qui sont à l’origine des vengeances et trahisons des siens ou de ceux que l’on estime.

Muzafer, le grand père de Malik et Mirza, donnera une sorte de réponse à l’épigraphe du début. Las de toutes les querelles familiales, il préférera quitter la maison et rejoindre une maison de retraite, donnant pour seule explication :

« Je suis malade et fatigué de leurs politiques. Je suis trop vieux pour toutes ces conneries. »

Le mot « politiques » utilisé par Muzafer prend ici le sens d’histoires familiales et sentimentales. Comme si les relations familiales étaient comparables aux imbroglios politiques.

Cela semble être un point de vue bien pessimiste. Comme si chaque histoire conjugale supposait une histoire extra-conjugale. Comme si chaque membre du Parti était parfois immoral. Mais Kusturica est bien loin de faire de l’histoire de cette petite famille de Sarajevo une généralité. Pas de point de vue pessimiste de la part du cinéaste, ni de jugement sur les actions des uns et des autres. Seulement l’idée que l’histoire collective est aussi complexe et subjective que les petites histoires sentimentales d’une petite famille modeste d’un pays démantelé. Une famille dont les histoires personnelles créent l’Histoire. Et c’est Malik qui semble avoir compris les règles du jeu : son regard complice et amusé vers le spectateur sur lequel se fige l’image de fin, semble dire que la vie est ainsi faite, de ses passions et de ses tromperies. C’est dans la complexité des relations que se joue l’Histoire des hommes.

Publié dans Kusturica

Commenter cet article

seminaire maroc 19/04/2013 16:26

c'est un bon article.