Te souviens-tu de Dolly Bell? Emir Kusturica

Publié le par Peggy Saule

 

 

Année : 1981

Titre original : Sjećaš li se Dolly Bell ?

Durée : 105 mn

Langue : bosnien (langue parlée à Sarajevo, variante locale du serbo-croate).

Scénario : Abdullah Sidran et Emir Kusturica

Musique : Zoran Simjanović

Directeur de la photo : Vilko Filać

Récompenses : Lion d’Or du premier long métrage et Prix FIPRESCI au Festival de Venise en 1981, Prix du meilleur scénario au Festival de Pula en 1981, Prix de la Critique au Festival de Sao Paulo en 1982.

 

Synopsis :

Pendant les années soixante à Sarajevo, Dino est un jeune adolescent désœuvré issu d’une modeste famille communiste et musulmane. Nouveau leader du groupe de rock de la ville, Dino est subjugué par les charmes de Dolly Bell, jeune stripteaseuse de cabaret. Mais à l’écart des évènements familiaux, Dino et son père Maho tissent des liens profonds malgré leur conception opposée de la pratique politique. Ce film est un film d’initiation et d’émancipation du jeune Dino : initiation en tant qu’homme en faisant ses premiers apprentissages sexuels auprès de Dolly Bell, et émancipation en tant que citoyen en confrontant ses idées à celles de son père.  

 

Personnages principaux :

 

Dino (Slavko Štimac) :  Fils de Maho et Sena. Amoureux de Dolly Bell. Chanteur et guitariste du nouveau groupe de musique de la ville. Pratique l’hypnotisme et tente de convaincre son père du bien fondé de la méthode Coué. Fume des cigarettes contre l’avis de son père.

Maho (Slobodan Aligrudić) : Fervent communiste. Rentre ivre tous les soirs chez lui. Tente d’expliquer à Dino ce que signifie le socialisme de Marx. Tombe malade et meurt prématurément.

Sena (Mira Blanka) : Femme de Maho. Se désole de voir sa maison prendre l’eau. Rêve de partir ailleurs, de vivre décemment dans un des appartements des nouvelles tours de Sarajevo.

Dolly Bell (Ljiljana Blagojević) : Strip-teaseuse de (mauvais) cabaret et prostituée. Elle est sous la coupe de Coco le Mac. Elle est hébergée, en secret, dans le pigeonnier de Dino. Elle n’est pas très cultivée : elle croit que le communisme est une ville.

Kerim (Nada Pani) : Fils aîné de Maho et Sena. Part pour Skoplyé, au chantier de jeunesse. Se bagarre souvent avec Dino.

Midho (Boro Stjepanović) : Le plus jeune des fils de Maho et Sena. Sous la dictée de son père il inscrit chaque soir dans un petit cahier tous les événements quotidiens et les règles de la maison. Rêve d’une bicyclette rouge.

Camarade Pépère (Zika Ristić) : Chef de la cellule du Parti communiste de Sarajevo. Constatant l’augmentation de la délinquance, il propose de faire de Sarajevo le nouveau pôle culturel de Yougoslavie, en créant d’abord un groupe de musique.

Binoclard (Pavle Vujisić) : Directeur de la maison de la culture. Personnage frêle et qui porte de larges lunettes (raison de son surnom). C’est lui qui convainc Dino et ses copains de faire partie du nouveau groupe de musique. Joue aux échecs avec Dino.

 

 

Analyse de la séquence du strip-tease de Dolly Bell :

 

Cette séquence met en avant la pudeur et la poésie avec lesquelles Kusturica met en scène la femme en tant qu’objet de désir, pudeur que l’on retrouvera d’ailleurs dans ses autres films[1].

Cette séquence se situe vers la fin du film, après que Coco le Mac ait emmené Dolly Bell, obligeant la jeune fille à quitter Dino et le pigeonnier. Dino vend son lapin fétiche pour s’offrir une soirée au cabaret où travaille Dolly Bell. Le jeune homme, mal à l’aise en pareil endroit, s’installe discrètement à une table dans le fond de la salle. Il commence à boire un peu, mais bientôt c’est le clou de la soirée : « une superstar qui s’est produite sur les plus grandes scènes du monde, qui a traversé les continents, Europe, Asie, Amériques, pour venir offrir son numéro le "Midnight Blues" ici à Sarajevo : Miss Dolly Bell ! » annonce le présentateur de la soirée. Le numéro de la stripteaseuse nécessite une petite mise en scène préalable. Le présentateur invite deux jeunes hommes du public à monter sur scène. Chacun doit tenir dans sa main le coin d’un tissu, de manière à ce qu’il se tende et donne l’illusion d’un paravent. Puis, chacun des deux hommes est équipé d’un casque d’ouvrier sur lequel est fixée une petite lampe frontale. La mise en scène est prête ; le spectacle peut débuter.

Dolly Bell, coiffée d’une perruque blonde platine apparaît derrière un rideau de scène. Elle est vêtue d’une petite robe de couleur beige qui crée une uniformité de ton avec ses faux cheveux et la blancheur de sa peau. La jeune femme se place, de dos, derrière le tissu tenu par les deux hommes de telle sorte que seul le haut de son buste dépasse. La lumière s’éteint, la musique démarre et Dolly Bell se met à danser. Elle n’est éclairée que par les faibles lumières frontales des deux hommes sur scène qui scrutent le corps pulpeux de la jeune femme. Les lumières éclairent les parties du corps que les deux hommes regardent, les lumières bougent et se déplacent sur le corps de Dolly Bell en fonction du mouvement de leur tête. Dolly Bell danse, faisant du tissu tendu un jeu érotique derrière lequel elle se cache ou non ; elle commence à se déshabiller. Devant les yeux ébahis de Dino, Dolly Bell enlève sa robe, laissant apparaître ses sous-vêtements, puis, elle ôte ses bas, pour enfin se retrouver nue. Tout du moins, c’est ce que l’on devine car les lumières qui effleurent la stripteaseuse sont de si faible intensité que l’on devine à peine quelques morceaux de corps dévêtus.

Ce numéro de striptease est une imitation du spectacle de la véritable Dolly Bell, actrice à la renommée internationale que Dino a découvert, au début du film, à la maison de la culture de la ville, lorsque celle-ci se transforme en salle de cinéma diffusant des films européens à la mode, les concerts des rock stars du moment ou bien les spectacles du Crazy Horse[2]. La version du striptease que propose Kusturica semble être une version édulcorée et pudique du spectacle parisien. Car même si l’on aperçoit la poitrine dévêtue de Dolly Bell au cabaret (scène coupée dans le spectacle parisien), le corps nu de la jeune femme n’est jamais vu dans sa totalité. Il est toujours voilé, caché. C’est comme si Kusturica refusait la nudité totale. Le striptease de Dolly Bell est davantage l’exposition d’une non-nudité plutôt qu’un spectacle d’exhibition. Mais pourquoi le cinéaste fait-il preuve d’une telle pudeur ? Pourquoi voiler plutôt que dévoiler les corps dévêtus ?

S’agit-il de préserver l’intimité naissante entre Dolly Bell et Dino ? C'est-à-dire faire comme si ce striptease était dans la continuité de la séduction progressive qui s’est tissée entre les deux jeunes gens. Comme si Dino, qui n’osait porter le regard sur le corps dévêtue de Dolly Bell lorsque celle-ci se lavait dans le pigeonnier, osait à présent poser un regard timide sur son corps. Comme si les deux lumières symbolisaient les yeux de Dino. Comme si le spectacle intimiste de la jeune femme était l’annonce d’une intimité bientôt partagée (lorsque Dino rejoindra Dolly Bell dans sa chambre après le spectacle). Comme si cette mise en scène était un prélude à l’acte sexuel ; comme si Dino et Dolly Bell étaient seuls au milieu de cette salle de cabaret, seuls à se regarder, à se sentir, à se désirer.

Mais peut-être s’agit-il aussi pour le cinéaste de dire, au-delà du contexte narratif, que montrer le corps désirable et désiré au cinéma est une affaire complexe. Pour Kusturica, exprimer le sentiment du désir au cinéma ne consiste pas seulement à exhiber l’être désirable, mais bien plutôt à dissimuler les contours de l’objet du désir. Il s’agit de suggérer plutôt que de montrer, de se servir de son imagination pour reconstituer mentalement l’objet du désir plutôt que de livrer immédiatement un corps dévêtu. La nudité de Dolly Bell est en trompe-l’œil : c’est un corps dévoilé-voilé. Kusturica préfère détourner la caméra du corps nu de Dolly Bell et la focaliser sur les visages des deux hommes sur scène restés bouche bée devant la beauté de la jeune femme. Il préfère montrer l’émoi de Dino. L’effet en est certainement renforcé : la jeune Dolly Bell paraît encore plus belle et plus sensuelle dans les yeux des spectateurs du cabaret que s’il avait exposé sa nudité sans discrétion. Car c’est bien la force du désir que Kusturica a voulu filmer et non pas la beauté subjective de la nudité de la jeune femme.



[1] Dans La vie est un miracle notamment, Luka et Sabaha se baignent nus dans une rivière puis s’enroulent dans une couverture et dévalent la montagne, enroulés l’un sur l’autre.

[2] La véritable Dolly Bell est une stripteaseuse qui se produit sur les plus grandes scènes internationales. Le brushing de sa chevelure blonde rappelle les coiffures des starlettes américaines. Elle apparaît sur scène dans une robe d’un rouge flamboyant dont la légère transparence dévoile la silhouette. Après quelques pas de danse qui rappellent l’élégance et le charme de Marilyn Monroe, Dolly Bell dégrafe sa robe qu’elle jette par terre d’un geste vif et négligeant pour apparaître dans une lingerie sexy. Ici, pas de rideau et pas de lumière tamisée : tous les projecteurs sont braqués sur la jeune femme.

Publié dans Kusturica

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